C’est une histoire d’amour. Une histoire comme les autres sans prétention… juste celle de vivre.
Lui. Pas si jeune. La trentaine passée, deux enfants qu’il ne voit pas grandir. Il se dit toujours qu’il aura le temps, quand ça ira mieux, que ce boulot c’est temporaire, mais il y passe ses jours, ses soirées, rentre quand tous sont couchés. Sa femme ne l’attend plus, c’est tout juste s’il lui reste une part du repas sur la table.
Mercredi soir, notre homme rentre d’une journée épuisante. Il rêve d’enfants qui lui sautent dans les bras, d’une femme qui lui sourit et l’embrasse. Mais il y a des mois que les bras ne portent plus, les sourires se sont fermés, que les baisers se sont envolés, souvenirs de jours plus heureux… Il fait froid, l’hiver est à nos portes. Il frissonne en entrant chez lui. Même le couloir est sombre, il n’allume pas, à quoi bon ? Il retire ses chaussures discrètement, pose sa veste et son cartable. La cuisine, au fond du couloir, à gauche. La petite lumière de la gazinière éclaire faiblement la pièce. Le chat miaule paresseusement, tourne sur lui-même et se remet en boule, comme un « salut » bref entre deux rêves. Dans la casserole, quelques restes d’un souper indéterminé. Pas d’assiette, pas de couverts. Comme s’il n’était déjà plus là, comme s’il n’existait plus. Un fantôme dans sa propre maison.
La chambre des enfants, la porte entrouverte sur un monde merveilleux ensommeillé. Les veilleuses brillent dans le noir, laissant apparaître deux formes sombres, dans le même lit. Une respiration régulière, une seule à l’unisson, se mélange au silence, sans le perturber… Ah, comme il aimerait s’assoir sur ce lit, venir les réveiller, les secouer, les embrasser. Il voudrait leur dire, debout, je suis là, Papa est là, les chatouiller, les mordiller, les croquer et les voir rire à n’en plus pouvoir… être un père, leur père, leur montrer à quel point il les aime et comme il regrette de ne pas pouvoir être avec eux tous les jours et tous les soirs… Mais c’est pour eux qu’il se tue au travail, pour eux qu’il accumule les heures, pour pouvoir leur offrir le meilleur. C’est un sacrifice qui lui semblait nécessaire, pour le moment… Mais ce soir, il doute, doute de tout, de lui, de son but, de sa vie. Il se sent mort dans sa vie…
Leur chambre à eux. Eux ? Deux inconnus qui partagent un lit sans jamais s’y croiser. Comment les nuits sont-elles devenues si solitaires ? Quand a-t-elle refusé ses bras, ses baisers sans le cou, ses caresses dans les cheveux pour lui dire qu’il était rentré ? Depuis quand ne se lève-t-elle plus pour ne pas le croiser avant qu’il parte. Depuis quand se couche-t-elle si tôt, ou est-ce lui qui rentre trop tard ? Il ne sait plus. A quand remonte la dernière conversation, sérieuse, pas un « tu ramèneras de la litière, il y en a plus ? ». Quand lui a-t-elle dit « je t’aime » la dernière fois ? Il ne sait pas. Ils ne se voient pas, hors de ce lit, ce sont des mots lancés entre deux portes, pour le pratique, pas de regards, pas de frôlements. Il l’a perdue un jour, au détour d’une promotion. Elle n’est pas partie, mais n’est pas restée non plus, et lui n’a pas compris tout de suite. Il a laissé faire, il n’a pas voulu voir, pas voulu comprendre… Et aujourd’hui… c’est trop tard, il le sent, mais n’ose pas en parler, de peur d’amorcer ce qu’il redoute. Et laisse la situation s’aggraver, seule.
A suivre…
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